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Le syndicat CGT de la Régie Autonome des Pétroles
fût créé sur le périmètre d'Exploration/Production de cette société appelé "
Chantier de Saint-Marcet" entre les derniers mois de 1943 et les premiers de 1944.
Il le fut donc dans la clandestinité, par la volonté des deux groupes de l'Armée
Secrète (l'A.S.), présents sur les lieux. Voici dans quelles circonstances et quelles
conditions :
Fin mars ou début avril 1943, Lucien PASSAMENT, receveur des Postes à Aulon (Haute
Garonne), me téléphona au travail et me demanda d'aller le voir lors d'un passage au
village. Nous nous connaissions bien depuis mon arrivée en Comminges (début 42). Comme
d'autres "pétroliers", j'étais en pension provisoire à
l'hôtel-restaurant-boucherie Samouillan, où PASSAMENT venait passer ses veillées,
autour du poêle, en compagnie d'autres personnes. Lorsque nous n'étions qu'en comité
très réduit, nous discutions de politique, du déroulement de la guerre et nous avions
constaté notre commune une opposition au gouvernement de Vichy et à sa politique de
collaboration avec l'Allemagne nazie. Je me rendis donc à Aulon. PASSAMENT me fit passer
du bureau de poste à son appartement et me demanda : "Etes-vous toujours dans les
mêmes dispositions d'esprit?". Ma réponse étant affirmative il m'informa: "je
suis nommé responsable de l'armée secrète pour tout ce secteur, je vous charge de
constituer sur "le Chantier" le premier groupe de l'A.S. et de me trouver un
deuxième gars de confiance pour en créer un autre". Je lui donnai sur le champ ce
deuxième nom. Dans la masse de travailleurs du chantier, venant de toutes les régions de
France travailler dans les pétroles, des contacts avaient eu lieu, des points de vue
s'étaient échangés. La prudence, obligatoirement de règle, n'avait pas empêché de se
reconnaître dans la compréhension des événements que nous vivions. Mais pour ma part,
je continuais à taire mon arrestation de juillet 1941. Les deux groupes de l'A.S. se
mirent en place. Le notre, celui des frères BOUTET comprenait essentiellement des jeunes
des services de "Surface", le deuxième , celui des frères MAYEN , des
éléments plus âgés, pour la plupart pompiers professionnels venant de Vienne (Isère).
Avant de poursuivre, il me paraît nécessaire de donner quelques indications sur le
peuplement de ce coin du Comminges à cette époque là.
C'est en 1936 que par l'Office National des Combustibles Liquides (dont le Président Mr
ANGOT, polytechnicien, devait mourir en déportation) l'Etat français prit directement en
mains la Recherche Pétrolière, assumant les risques financiers que les capitaux privés
(C.F.P. en particulier) n'avaient pas pris, malgré les lois de 1928 qui leur en faisaient
obligation.
L'O.N.C.L. débuta ses recherches métropolitaines dans la région de Montpellier (Pic St
Loup) puis en Comminges où il avait un autre permis de recherches. Le premier trou foré
sur l'anticlinal de St Marcet découvrit en 1939 de l'huile brute et du gaz. Depuis la
découverte, malgré les difficultés économiques énormes, dues à la débâcle de 1940,
l'O.N.C.L. devenue la Régie Autonome des Pétroles (R.A.P.) poursuivait le développement
du champ de gaz. Cinq ou six appareils foraient en permanence, jour et nuit. Ces appareils
avaient été récupérés ou montés un peu partout, deux venaient du Maroc. Quand au
personnel, le moins que l'on puisse dire est qu'il était très divers. Les foreurs
français n'étaient pas nombreux à l'époque où seul le gisement alsacien de
Pechelbronn possédait une école de formation. Nombre de ceux qui y avaient été formés
se retrouvèrent en Comminges, suite à la débâcle. Les autres spécialistes:
mécaniciens, métallurgistes, diésélistes, électriciens, tuyauteurs, soudeurs venaient
pour la plupart de toute la France, le réservoir local n'étant pas suffisant. Par
contre, la population locale, plus particulièrement la jeunesse, fournissait le principal
de la main d'uvre de faible qualification. Tous ces travailleurs, avec leurs
familles, concentrés sur trois communes: Aulon, Latoue, St-Marcet et quelques communes
limitrophes donnaient à cette petite région un aspect de "Far West" à la
française remarquable. Fin de la parenthèse.
Nos obligations clandestines de résistants semblaient parfois contradictoires. Le
gisement de gaz naturel, mis en production à la fin de 1942 (novembre / décembre)
alimentait St-Gaudens. L'usine qui "asséchait le gaz humide" produit, sise à
Peyrouzet au bord de la Louge, récupérait et stabilisait la gazoline, aidant ainsi
l'économie régionale, malgré la priorité que se réservait la machine de guerre
allemande. Nous devions veiller à ce qu'aucun acte de sabotage ne ralentisse la
production, mais également organiser, la nuit, des prélèvements de gazoline sur la
conduite reliant le " Chantier " à l'usine, prélèvements destinés aux maquis
régionaux.L'action ne fût jamais d'une simplicité
biblique. Nous étions reliés au combat national d'ensemble de la résistance par les
écrits qui nous parvenaient. J'ai toujours admiré le travail de nos camarades en charge
de ce secteur : la PRESSE. Je témoigne de ce que dès que nous fûmes organisés, nous
reçûmes malgré les embûches les écrits de la Résistance avec une certaine
régularité. COMBAT, FRANC-TIREUR, LIBERATION ainsi que des tracts, tout cela imprimé ou
ronéotypé sur du papier de piètre qualité dans des conditions rendant le résultat le
plus souvent médiocre.
On peut imaginer la somme de dévouement que la fabrication et l'acheminement de cette
presse représentait. Là, je dois rendre un hommage particulier à Marcel BOURDAGES qui
était le dernier maillon de la chaîne de vaguemestres. Résidant à Aulon, à quelques
dizaines de mètres de la poste où officiait PASSAMENT, membre de l'A.S., et travaillant
à l'U.P.E. (Union Pyrénéenne Electrique), il faisait à vélo, tous les jours
ouvrables, par tous les temps, le trajet (et quel trajet !) entre Aulon et ses lieux de
travail St-Gaudens-Valentine. Je pense qu'il était chargé de cette liaison essentielle.
Honneur à sa mémoire.
Or dans les missions dont nous chargeait la résistance par ses publications, figurait le
sabotage de l'idéologie de la Charte du Travail (dont les objectifs paternalistes
étaient clairs et contribuaient à la politique de collaboration avec les nazis) et la
pénétration par des éléments à nous de ces organismes de base.
Vers la fin de l'année 1943, la Direction de la R.A.P. commença l'installation de ladite
"Charte" et le personnel reçut des notes expliquant qu'il aurait des
représentants dans des organismes à créer. Elle avait trouvé des volontaires, des noms
figuraient sur des circulaires distribuées ou affichées. Nous nous retrouvâmes à
quelques uns et la décision fût prise de nous mêler du processus en cours. En premier,
nous renseigner sur les individus entrés dans le jeu de la direction, détecter ceux qui
agissaient en pétainistes convaincus, militants ou ceux qui profitaient des circonstances
pour se mettre en avant. En liaison avec les membres de l'A.S. de St-Gaudens, des mesures
de surveillance des premiers furent prises, quand aux seconds, suivant les possibilités,
ils furent contactés discrètement. En outre, pour les secteurs du "Chantier",
en particulier les foreurs, nous cherchâmes des candidats à opposer à ceux qui étaient
pressentis, mettant l'accent sur la valeur professionnelle et les qualités
représentatives des nôtres.
Ce travail souterrain se dissimulait , le mouchardage ayant pignon sur rue. Voici de
quelle manière nous procédions. Dans le développement du gisement, une production
d'huile brute était prévue. Nous espérions tous, au démarrage de chaque forage, que
cette fois elle serait au rendez-vous. Deux réservoirs métalliques en tôles rivetées
avaient été construits sur le chantier dans cette éventualité, l'un de 1000m3, l'autre
de 500. Ils étaient entourés d'un merlon de sécurité. Tout à côté, nous avions
édifié un bâtiment station de pompage. Les pompes auraient refoulé le "brut"
dans un autre réservoir de 500m3, placé lui en bordure de la route St-Gaudens-Aurignac
à un kilomètre environ de l'entrée ouest d'Aulon. Le bâtiment en question comportait
deux salles bien séparées, une pour les pompes, une pour les moteurs et il était
entretenu par un ouvrier ami CHERSOUBRE. Nous nous étions entendu avec lui et pendant la
pause de midi, nous entrions discrètement, un par un avec temps de contrôle des abords
entre chacun et tenions nos rapides conciliabules dans la station. C'est dans ces lieux
que nous prîmes la décision, dans les premiers jours de 1944, de créer le syndicat CGT
de la R.AP. et de le rendre officiel dès la Libération intervenue. Je fus chargé de
suivre toutes les questions s'y rapportant, le camarade VALETTE, foreur, assurant la
liaison avec ce secteur essentiel. Les décisions prises furent appliquées et les
organismes de la charte du travail pénétrés par quelques salariés favorables à la
résistance. Ce travail clandestin continua après l'occupation du "chantier"
par l'armée allemande le 8 juin
1944, occupation due à une action précipitée de l'O.R.A.(Organisation de Résistance de
l'Armée) du "Chantier" intervenue les 6 et 7 juin. Bien sûr sous cette
occupation les précautions furent renforcées, mais des supplétifs mongols ayant
rapidement relevé l'échelon de "Das Reich" nous prîmes rapidement la mesure
de leur vigilance réelle. Les éléments de l'O.R.A. avaient rejoint les maquis de l'A.S.
du secteur d'Aspet (lettre de CAUCHOIS), nous avions l'ordre pour notre part de rester sur
place. Nous arrivâmes donc à la libération le 20 août 1944, les supplétifs mongols
ayant quitté le "chantier" dans la nuit du 19 au 20 août.
Comme prévu donc, sans perte de temps, le syndicat fût officiellement crée à Aulon le
premier samedi de septembre 1944.
Dès la Libération, mon frère Georges et moi-même, avons adhéré au Parti Communiste
Français. C'était là le prolongement logique du combat de la résistance. Quelques
jours après l'épisode ubuesque (le 21 et 22 août 44) qui m'opposa à un cadre de
l'O.R.A., le camarade VALETTE est venu me voir et m'a dit ceci : " nous nous sommes
rencontré avec des camarades et nous pensons que tu ne dois pas faire parti du Comité de
Libération de l'entreprise, tu comprends, tu fais peur. Nous voudrions que tu te
consacres au "travail syndical". Cela était dit sur un ton tranquille, celui du
personnage, j'étais naïf et je n'y vit pas malice. J'avais rendu publique mon opposition
au pétainisme dès 1940, j'avais été arrêté pour cela en 1941 et personne ne s'y
trompait, j'étais le moins enclin au pardon des faiblesses humaines constatées pendant
ces quatre ans. Mais le travail syndical dans une démocratie à reconstruire me
paraissait essentiel. J'acceptais donc ce qu'on me demandait, d'autant plus facilement que
mon penchant allait dans ce sens. En adhérant au P.C.F., Georges et moi étions rentrés
dans son mouvement de masse, le "Front National". Il avait pour dirigeants dans
le Saint-Gaudinois "BERARD" (Gérard DUPRAT) et GUICHARD (dont j'ignore encore
à ce jour la véritable identité). Sur leurs indications et avec leur aide nous pûmes
organiser ce deuxième samedi qui suivit la Libération la réunion publique constitutive
du syndicat CGT de la R.A.P. Elle se tint l'après-midi du samedi à Aulon, dans les
salles du café BOURDAGES. De nombreux travailleurs de l'entreprise y prirent part, un
certain nombre ne purent entrer à l'intérieur, mais les portes et fenêtres grandes
ouvertes leur permirent d'entendre et de participer. Tout le personnel et tous les
services étaient représentés : les foreurs en grand nombre, les services de surface et
les ateliers. Le personnel de St-Gaudens avait été amené par des cars de l'entreprise :
ouvriers qualifiés de l'atelier de mécanique, soudeurs, tuyauteurs, mécaniciens des
transports, etc., même les employés ceux de la comptabilité par exemple et ceux des
autres services. Nous nous trouvâmes devant un élan impressionnant de joie contenue, une
volonté de changement, sans cris délirants.
Nous rendîmes compte de ce qu'avait fait le groupe clandestin, fîmes des propositions
pour constituer une direction syndicale représentant tous les secteur de l'entreprise.
Elles furent complétées, par des noms supplémentaires jaillis de l'assemblée. Une
plate-forme d'actions et de revendications fût adoptée, en un élan d'unanimité dont,
hélas, je n'ai plus jamais retrouvé l'intensité. Cette plate forme comportait deux
points essentiels : augmentation substantielle des salaires amélioration du
ravitaillement.
Pendant les quatre années 1940/1944, les salaires avaient été imposés,
unilatéralement, par les Directions d'Entreprises, sur les niveaux où ils se trouvaient
en 1939. Vu les circonstances, et suite au marché noir, ils avaient perdu toute
signification de vrai revenu. Pour fixer les idées, voici l'exemple que je connais le
mieux : le mien. Lorsque mon frère Georges et moi nous étions présentés au
service du personnel à Saint-Gaudens, (avril ou mai 1941) , l'employée qui nous reçut,
après s'être informée de nos diplômes, de notre formation, nous avait dit, "le
brevet industriel, qu'est-ce que c'est ? Je n'ai que des postes de manuvres à vous
offrir, mais je peux vous prendre comme manuvre spécialisé, à 5,75F, au lieu de
5,25F au manuvre ordinaire".
Nous avions donc accepté cette embauche, car nous recherchions un emploi stable, et il
était urgent pour moi de quitter ma région natale. Trois ans plus tard, à la
Libération, toujours au même tarif, 5,75F / H, nous uvrions, mon frère comme
opérateur topographe, moi comme surveillant de travaux métreur génie civil. Cet exemple
était celui de presque tous les salariés. Il illustre la politique salariale du régime
de Vichy. Il explique, à lui seul, pourquoi l'augmentation générale des salaires fût
placée en tête des revendications. Le gouvernement provisoire, en cours d'installation,
(la résistance unanime avait placé De Gaulle comme chef du pays, et donc refusé la mise
sous administration américaine), accorda d'ailleurs cette augmentation sans tarder.
Quant au ravitaillement, surtout la nourriture, c'était l'obsession des familles, la
préoccupation de tous les instants. Trouver de quoi manger était une vraie bataille pour
les mères de famille, c'est pourquoi les syndicats dont le notre firent alors de ce sujet
et pendant quelques années une de leurs tâches majeures, ce qui peut surprendre
aujourd'hui.
Les premières années qui suivirent la libération virent se développer une importante
activité syndicale. Les grandes réformes, fruits des réflexions de la Résistance
virent le jour, transformèrent le pays qu'un effort sans précédent des travailleurs
relevait des ruines de la guerre et du pillage allemand. Je ne m'y étendrai pas car là
je rentre dans l'Histoire, elle est connue
ou devrait l'être. Les jalons pour nous
s'appellent : STATUT DU MINEUR, SECURITE SOCIALE MINIERE, COMITES D'ENTREPRISES,
CONVENTIONS COLLECTIVES
.. , le souffle de 1936 repassait.
Et je conclus ce récit en disant mon espoir de voir les démolisseurs d'aujourd'hui
échouer dans la destruction actuelle de l'uvre alors accomplie.
Il me semble nécessaire de terminer en citant les noms de quelques uns des membres du
Conseil Syndical élu à Aulon et je demande d'avance pardon pour les défaillances de ma
mémoire (nous étions une quarantaine et cela vous permet de mesurer la défaillance de
ma mémoire):
Pour les forages : VALETTE, Marc ABADIE, CLESSE, MARCU
Pour les ateliers : MATTHIEU, SENGES, DERHAN
Pour les transports : DANUS, COMES, ATTOCH, AYERBE, RABARY
Pour la surface : DORLEAC, BOUTET G., BOUTET J.
Pour les employés : BACQUE Simon, DELHOM I., DUFAUR M., BORDES, LAREDO
Pour le magasin : RUELLE
Complément du 29/09/96
En relisant ce texte, il me semble nécessaire de rajouter le complément ci-dessous sur
la "Charte du Travail".
J'ai indiqué que nous avions participé avec la prudence qui s'imposait aux réunions
organisées par la direction de la RAP pour la mise en place des organismes de ladite
charte.
Il y avait eu des débats. Nous avions sur le chantier, camouflé au titre du STO, le fils
d'un important entrepreneur de travaux publics de Montauban (dont j'ai oublié le nom). Il
m'avait passé la luxueuse publication de SCHUELLER où je trouvai les notions de
"salaire immédiat" et de "salaire différé". Ce n'est que bien
après la Libération, que je connaîtrai les coordonnées de l'auteur, son activité pour
la naissance de la "Cagoule" et son action pour hisser sa firme l'Oréal au
sommet des entreprises mondiales. La forte personnalité de ce monsieur donne quelque
importance à ce qui suit.
Si j'ai bien compris et retenu ce qu'écrivait ce "capitaine d'industrie", le
salaire dû au travailleur ne lui est pas versé immédiatement en sa totalité. Une
partie est mise conventionnellement de côté pour un paiement différé, ce sont les
cotisations sociales assurant les retraites et la prévoyance. Il me paraît clair que,
pour ce "grand chef d'industrie" les charges sociales sont sans conteste une
partie du salaire. Il en résulte me semble-t-il qu'elles sont acquises au
travailleur qui a rempli son contrat en travaillant. Le versement du salaire constitue
l'obligation que doit remplir le deuxième signataire du contrat de travail. Partant de
cette lecture, les cotisations sociales, parts patronales comprises, appartiennent au
salarié. Le patronat n'a aucun droit à faire valoir à propos de leur gestion. Il me
semble qu'il y a sur ce plan, compte tenu de ce qui vient de se passer récemment à la
tête des organismes de Sécurité Sociale, une importante bataille de principe à mener,
importante car elle placerait enfin sur la défensive le patronat des grandes entreprises,
celui dont tout dépend en définitive. Ces réflexions complémentaires permettent de
mieux apprécier la valeur du travail clandestin de notre syndicat embryonnaire.
Jean BOUTET
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